"De métal et de soie",
texte de Aby Gaye-Duparc, Curatrice, Fondation Cartier pour l'art contemporain, Juin 2025
"Les femmes ont toujours collecté, conservé et recyclé des choses, car les restes offraient une nouvelle forme de nourriture". Miriam Schapiro
Les oeuvres de Kwama Frigaux forment des constellations complexes, aux couleurs riches et évocatrices, réalisées à partir de petits fragments de la vie quotidienne. A la manière des quilts ou des assemblages de Betye Saar et Annette Messager, ses compositions reconstituent à la fois des portraits intimes et sociétaux, qui engagent une réflexion sur la mémoire, le soin et la vulnérabilité. On devine derrière ces oeuvres le long et minutieux travail de collecte, de tri et de nettoyage des matériaux (boites de médicaments, bouteilles en plastique ou bris de verres).
Son travail pose – entre autres – la question des frontières entre beaux-arts et arts décoratifs, évoquant aussi bien des textiles tissés ou brodés, de la joaillerie ou des vitraux. A priori sans usage fonctionnel, les grands drapés métalliques constitués de blisters de médicaments peuvent s'adapter à leur environnement, modelant ainsi l'espace. Un parallèle évident se dessine avec les textiles, qui ne tient d'ailleurs pas seulement à un rapprochement formel mais aussi au geste de collecte qui nécessite lenteur, rigueur, répétition et engagement du corps – de la même manière qu'un artiste utilise un métier à tisser. Admiratrice des mosaïques byzantines et des vitraux médiévaux, l'artiste instaure également dans ses oeuvres un jeu avec la lumière, la couleur et la transparence qui
donnent une unité à chacune des pièces. Lorsque notre regard s'y attarde, ces fragments lumineux forment alors des grilles ressemblant à des textes et créant ainsi une forme de langage. Ce qui n'est pas étonnant puisque la recomposition de fragments est semblable à l'exercice d'écriture.
Attentive aux résidus ignorés, l'artiste prend soin de ses matériaux qui sont ensuite découpés, cousus, tissés, brodés, peints et assemblés à leurs constellations. Collecter devient ainsi un acte politique qui permet de conserver mais aussi de soigner la mémoire. Ceci est d'autant plus visible dans les dernières oeuvres de l'artiste qui prennent la forme d'objets protecteurs : un édredon et des coussins faits de soie et renfermant des résidus de blisters de médicaments. Mais l'apparente douceur du textile cache un équilibre précaire, tandis que la soie semble sur le point d'être transpercée par les petits morceaux métalliques.
Lors d'un récent séjour de recherche à la Kwame Nkrumah University of Science and Technology (KNUST) à Kumasi, au Ghana, Kwama Frigaux explore les potentiels de matériaux plus anciens, en particulier les perles qu'elle réalise à partir de fragments de bouteilles de verre. Héritières des échanges commerciaux entre l'Afrique de l'Ouest et le nord du continent, les perles de verre fabriquées au Ghana permettent d'engager une réflexion nouvelle quant à la dimension historique et économique des matériaux, inaugurant un nouveau chapitre de son travail. La KNUST, qui abrite un département des arts dispensant un enseignement expérimental, prône l'art comme don et se joue de la notion de valeur marchande des matériaux employés pour faire oeuvre.
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On Kwama 0226
Texte par Azad Asifovich, Octobre 2025
Commissaire indépendant
En 1988, dans son essai Situated Knowledges: The Science Question in Feminism and the Privilege of Partial Perspective, Donna Haraway a remis en question la fiction d'une vision objective et désincarnée, plaidant au contraire pour des formes de savoir ancrées dans des positions vécues, partielles et responsables. Dans ce cadre, le savoir n'émerge pas de la distance, mais de l'implication. Il se produit à travers les corps, les technologies, les vulnérabilités et les systèmes de soin. La pratique de Kwama Frigaux peut être lue à travers ce prisme épistémologique. Son travail n'observe pas le corps médicalisé de l'extérieur ; il procède depuis l'intérieur de ses résidus matériels.
Frigaux poursuit son exploration des restes issus de la consommation pharmaceutique, en les abordant non pas comme des déchets inertes, mais comme des surfaces chargées d'inscriptions symboliques et politiques. En travaillant avec des plaquettes de médicaments — ces enveloppes plastiques conçues pour contenir, protéger et réguler les pilules — elle développe une réflexion dans laquelle le corps médicalisé apparaît à la fois comme un lieu de fragilité et comme une archive matérielle du soin. Le projet s'ancre dans une recherche menée lors de sa résidence en 2025 à l'Abbaye de Maubuisson, où l'artiste s'est concentrée sur les opercules en aluminium des plaquettes, qu'elle intègre dans des broderies d'organza de soie.
Ce déplacement du rebut vers le textile produit un changement de statut. Le plastique thermoformé devient une peau secondaire, une membrane cicatricielle, un parchemin translucide. Par un geste minutieux et répétitif, Frigaux inscrit ce matériau modeste dans une économie visuelle qui évoque des régimes sacrés de visibilité. Les cavités ovales des plaquettes rappellent autant les mandorles médiévales que des ouvertures organiques, oscillant entre blessure et vulve, protection et exposition. L'œuvre se déploie dans cette tension, où la fragilité matérielle rencontre la mémoire somatique.
La transparence de l'organza joue un rôle structurant. Elle ne dissimule pas, mais filtre ; elle crée un champ de visibilité atténuée dans lequel l'objet pharmaceutique, vidé de sa fonction, acquiert une présence intérieure feutrée. Ces œuvres apparaissent comme des icônes profanes, des seuils où se rencontrent consommation, dépendance, guérison et croyance techno-scientifique.
Ses matériaux ne sont jamais neutres. Ils portent les traces d'histoires individuelles — traitements, douleurs, rémissions — tout en révélant les infrastructures collectives du pharmaceutique, ses protocoles, ses économies et ses régimes de contrôle. En fixant ces fragments dans des structures textiles, Frigaux réactive la dimension réparatrice de la couture. Le soin se déplace du champ clinique vers le symbolique. La plaquette devient un reliquaire contemporain, un site critique où subsiste une question ouverte : que reste-t-il du corps une fois que la médecine a absorbé la douleur ?
A.A.
