Tout au long d’une décennie, mon travail a consisté à effacer des pages de quotidiens imprimés, poursuivant les images ou les mots résistant au langage purement informatif. Le vecteur du travail était la page du journal détournée de sa fonction de document, mais où le texte journalistique se faisait toujours présent de façon résiduelle. L'intégrité physique de la page était sauvegardée, mais ce qu’il en restait, c’était une peau mince et transparente, un matériau aussi fragile que mondain, très sensible à l'action de la lumière, surtout sous le soleil des tropiques. Sur ces pages effacées, je tamponnais deux variations de la traduction brésilienne (1) d’un extrait de Paul Celan - Für-niemand-und-nichts-Stehen / Tenir-debout-pour-personne-et-pour-rien - comme l’a traduit Jean-Pierre Lefebvre (2). Ce vers m’accompagne comme un lien qui unit les images d’abandon et de délaissement profond, mais aussi celles de résistance. Dans une lettre à sa femme, Gisèle Celan-Lestrange, Celan a présenté trois interprétations possibles du verbe Stehen présent dans son poème: Je refuse/ J’assume/ Je résiste. Modestement, j’aimerais que ces images, comprises comme des épaves, comme des ruines de l’information, soient également capables de « performer » ces verbes-là.